Parmi
les noms qui jalonnent les débuts du cinéma, celui d’Alice Guy semble
avoir du mal à trouver sa place. Née à Saint-Mandé le 1er juillet 1873,
rien ne semblait prédestiner la jeune femme à devenir la première
cinéaste et productrice au monde.
Alors qu’elle poursuit des études de
sténodactylo, Alice Guy entre comme secrétaire au Comptoir général de la
photographie en 1894. Racheté l’année suivante par Léon Gaumont, Alice
ne tarde pas à saisir la chance qui s’offre à elle. Autodidacte et muée
d’une passion pour ce nouveau média (qui n’en était à l’époque qu’à ces
balbutiements, rappelons-le), elle propose à Gaumont ses services pour
tourner des séquences, en y intégrant, choses nouvelle pour l’époque, de
la fiction et des histoires scénarisées. Cette idée lui vient le 22 mars 1895, lorsqu'elle assiste à la première séance de cinéma : les Frères Lumière présentent leur film La sortie des ouvrières de l’usine,
devant la Société d’Encouragement pour l’Industrie Nationale. Fascinée,
elle se tourne vers son patron et lui demande pourquoi ils ne feraient
pas la même chose. Au départ réticent, Gaumont finit par céder,
et ne tarde pas à utiliser ces bandes pour accompagner les machines
qu’il tente de vendre. Loin de se douter qu’Alice Guy est entrain de poser les
bases de l’industrie du cinéma telle que nous la connaissons
aujourd’hui, il la laisse faire, à condition que cela n’empiète pas sur
son travail de secrétariat. Ainsi, l’année 1896 marque la sortie de La Fée aux choux, le premier film d’Alice (et accessoirement le premier film de fiction au monde), coiffant au poteau celui de Méliès, Escamotage d'une dame au théâtre Robert-Houdin,
d’abord considéré par les spécialistes comme étant la première
production cinématographique du genre. A partir de ce moment, Léon
Gaumont lui confie les manettes d’un poste sans véritables contours, et
n’en tire par ailleurs aucun titre particulier au sein de la société.
Personne ne croit vraiment à l’avenir du film scénarisé, ce qui lui
donne ainsi une véritable latitude dans son travail...jusqu’à la
récupération masculine du concept au sein de l’entreprise Gaumont, comme
vous pouvez vous en douter…
Véritable bourreau de travail, la
production d’Alice Guy ne compte pas moins de 600 films, à la thématique
souvent ambitieuse. Dans sa première réalisation, sa fée aux choux est
une vendeuse d’enfants qui n’hésite pas à les exhiber comme de vulgaires
produits. Quant à la Marâtre, librement inspiré de Balzac,
elle met en scène une belle-mère brutale tandis qu'elle met en exergue
les relations complexes inhérentes à la famille. Elle se positionne
également comme la première utilisatrice d'effets spéciaux et autres
trucages, comme en témoigne son Avenue de l’Opéra. Mais ce qui reste sans aucun doute comme sa pièce maîtresse est La Vie du Christ,
une « super production » de 34 minutes, à une époque où les films
n’excèdent généralement pas les 6 ou 7. Autre anecdote amusante, elle a également tourné le premier film où le mot féminisme
apparait dans un titre, et qui narre l’histoire d’un monde où les rôles
masculins-féminins sont inversés. Ce qui laisse supposer un climat
tendu au sein de la maison…


Cumulant les casquettes, de productrice à
directrice artistique, Alice Guy ne tarde pas à engager des techniciens
pour l’aider. Petit à petit, elle instaure des pôles précis, donnant
forme à un véritable plateau de cinéma comme nous en connaissons
aujourd'hui. Elle engage brièvement Ferdinand Zecca et fait débuter
Louis Feuillade et Henri Ménessier.
De 1902 à 1906, Alice Guy réalise la
production d’une centaine de phonoscènes, à l’aide d’un couple de
machines développées par Georges Demenÿ, le Chronophone. Sont ainsi
conservées pour la postérité des prestations de chanteurs d’opéra et de
chansonniers populaires comme Dranem ou Félix Mayol, réalisant le rêve
que n’a pas su atteindre Thomas Edison, qui imaginait la même chose dès
1887, pour « assister à un concert du Metropolitan Opera cinquante ans
plus tard, alors que tous les interprètes auraient disparu depuis
longtemps». À cette occasion, Alice Guy fait tourner le premier making of d’un film, intitulé aujourd'hui Alice Guy tournant une phonoscène.
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| Alice Guy tournant une phonoscène.
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Mais comme toute réussite, Alice Guy
attire les jalousies. Dans un milieu principalement masculin, elle doit
subir les sbires de ses collègues, souhaitant la voir passer la porte.
Sans le soutien et l’appui de Gustave Eiffel, Alice Guy aurait pu
quitter la maison Gaumont assez rapidement. Finalement « évincée » après
qu'on ne lui propose de prospecter aux Etats-Unis pour vendre le
Chronophone de la firme, elle finit par laisser son poste à Louis
Feuillade, qui, contrairement à elle, se voit immédiatement attribué le
titre de directeur artistique.

Aux Etats-Unis, où elle s’installe en
1907, elle finit par fonder sa propre maison de production, la Solax
Company, Falling Leaves, 1912), Greater Love Hath no Man, 1911), des films sur la guerre civile (For the Love of the Flag, 1912). Elle s'intéresse souvent aux problèmes ethniques : Across the Mexican Line (1911), A Man is a Man (1912), Making of an American Citizen (1913). En 1914, Alice tourne The Lure, un film (perdu) très osé pour l'époque, puisqu'il évoque la traite des blanches.
, à Fort Lee (le berceau originel du cinéma américain, bien avant
l’âge du glamour Hollywoodien). Du western au fantastique, Alice Guy
s’impose et n’hésite pas à pousser l’expérimentation toujours un peu
plus loin. Elle demande ainsi à ses acteurs d’être naturel BE NATURAL !
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| Elle demande ainsi à ses acteurs d’être naturel « Be natural », |
tel un slogan qu’elle n’hésite pas à arborer sur de grands panneaux érigés sur le plateau. Elle tourne des mélodrames (Malheureusement, la société ne tarde pas
à faire faillite, en grande partie en raison de la mauvaise gestion de
son mari, Herbert Blaché (réputé comme étant un spéculateur hasardeux
hors pair) après qu’elle ne lui laisse la présidence : « Je lui avais
abandonné les rênes avec plaisir. Je n’assistais à aucune réunion des
conseils où la Sales & Co composait les programmes, j’aurais, disait
Herbert, “gêné les hommes qui désiraient fumer leur cigare en paix et
cracher à leur aise tout en discutant des affaires“». Bien
évidemment, les historiens assimileront cet échec...à Alice, Herbert
n'ayant, apparemment, pas supporté d'être dans l'ombre de sa si célèbre
épouse...Ah les hommes et leurs égos...
Durant l’année 17, Alice Guy produit et tourne pour Popular Play and players et pour US amusements.
Elle tente également de mettre ses talents de réalisatrices au service
d’autres compagnies sur des scénarios imposées, mais le cinéma, devenue
une grande industrie installée à Los Angeles, ne laisse dorénavant que
peu de places aux indépendants, et de surcroit aux femmes.
Alice Guy divorce puis rentre en France.
Mais elle ne retrouvera jamais sa place au sein du Gaumont, ni même
dans une autre firme du 7eme art. En 1927, elle retourne aux Etats-Unis
pour retrouver ses films, en vain. Elle se met à écrire des contes pour
enfants sous le pseudonyme de Guy Alix, puis s’éteint aux Etats-Unis à
l’âge de 94 ans, dans l’ignorance la plus totale.
En 1957, elle reçoit un hommage de la
Cinémathèque française, initié par le fils de Leon Gaumont, Louis. Mais
malgré cet honneur, l’histoire se fait silencieuse à son sujet. Les
principaux protagonistes racontant les débuts du cinéma n’ont pas hésité
à omettre son nom, allant parfois jusqu’à s’attribuer la réalisation de
certains de ses films et le mérite de son travail. Il en est de même du
côté des critiques, banalisant ses moindres avancées techniques, ou en
allant jusqu’à douter de son existence propre (un homme ne peut que se
cacher derrière tout ça).